jeudi 25 avril 2013

Manga - Une vie dans les marges (Yoshihiro Tatsumi)

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Souvent, les auteurs de bandes dessinées se livrent à une grande introspection lorsqu'ils atteignent un grand âge. L'approche de la mort amenant un sentiment d'urgence dans leurs esprits, on observe régulièrement une floraison d’œuvres personnelles, nostalgiques, retraçant plus ou moins fidèlement un passé qui semble bien lointain.


On pourrait citer Inside Moebius, série en six tomes de Moebius qui revient sur son œuvre à coup de dialogues et de clins d’œil visuels. On pourrait également évoquer, du côté du manga, La Vie de Mizuki de Shigeru Mizuki qui se met, dès les premières pages du tome 1, en scène, vieux narrateur, pour annoncer le programme de ce récit en plusieurs morceaux.

Seulement, pour ce nouveau billet consacré aux mangas, j'ai décidé de me focaliser sur une autre grande figure de la bande dessinée japonaise : Yoshihiro Tatsumi et son diptyque Une vie dans les marges.



Il serait difficile, fastidieux, et pas forcément intéressant, de résumer ces deux gros tomes parus aux éditions Cornélius. Ce qui intéresse dans ces deux gros volumes, c'est à la fois le récit d'une destinée (un enfant qui deviendra mangaka) que la vision d'un pays en pleine reconstruction (le Japon d'après-guerre).

Tatsumi, grand mangaka réaliste, hautement pessimiste (il suffit de lire les histoires de L'Enfer pour le comprendre), raconte cette fois-ci non plus l'histoire tragique de Japonais ordinaires, frustrés, subissant les violences du quotidien, mais sa propre histoire. Une histoire pas forcément éloignée de la masse.

Tatsumi mêle allègrement au fil des deux tomes la grande Histoire et la sienne. Ce jeu d'échos permanents, on passe de l'une à l'autre ou l'une se retrouve dans l'autre, nous donne à voir le destin d'un jeune Japonais, issu d'une famille modeste pour ne pas dire pauvre, se construisant petit à petit, à la force du poignet. Tatsumi envoie ses petites histoires dans des journaux, se fait publier dans des petites maisons d'édition puis dans des plus importantes, s'engage dans des aventures journalistiques, etc.


Ce destin, c'est le témoignage d'un autre temps. Certes, les magasines prépubliant des mangas sont encore nombreux au Japon (Shonen Jump, etc.) mais le monde que nous fait voir Tatsumi, c'est celui des débuts du manga moderne. Les grands magasines que l'on connait désormais naissent peu à peu, c'est encore un monde de l'artisanat où chacun œuvre à tous les étages, un monde de la débrouille, globalement fauché.

Tatsumi a vécu cette naissance, de l'artisanat à l'industrialisation d'un secteur culturel et économique. Une naissance qui fait écho à la (re)naissance du Japon d'après-guerre. Le Japon a perdu la IIème Guerre Mondiale, est sous tutorat américain et a vu plusieurs villes détruites. De cette misère ambiante, de ce pays semi-détruit va émerger un pays neuf, alimenté par des capitaux étrangers.

Yoshihiro Tatsumi, enfant de l'ancien Japon, encore globalement isolationniste, très rural, assiste aux mutations de son pays. Un pays qui accueille les cultures étrangères (le cinéma français, américain...), qui urbanise à tout va. Le Japon renaît, dans la continuité et le changement. 

Ce vieux mangaka, 77 ans pour cette année 2013, nous raconte dans Une vie dans les marges deux naissances. La sienne en tant que dessinateur et celle de son (nouveau) pays. Il grandit professionnellement comme son pays tel le phénix qui renait de ses cendres.

Tastumi fondera dans ses jeunes années le gekiga, ce courant du manga qui se veut plus mature, bouleversera ce monde de la bande dessinée japonaise mais toujours avec modestie, l'envie du travail bien fait, comme un artiste qui n'a jamais cessé de faire son art pour l'amour de ce dernier et non de l'argent. Un artiste désintéressé, insatiable artisan du pinceau.


Une vie dans les marges de Yoshihiro Tatsumi (Editions Cornélius)

 
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lundi 15 avril 2013

Eric Hazan et la LQR

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Un système, donc un schéma de domination pour notre exemple, se maintient par une acceptation plus ou moins forte de la majorité. C'est parce que le plus grand nombre plébiscite ou accepte dans le silence, qu'un système, même mauvais, ne s'écroule pas. 
Pour qu'un système se maintienne en place, l'élite qui en tire le plus parti (élite politique, économique, culturelle...) prendra soin de manipuler la masse (nécessaire comme on vient de le voir, le soulèvement de la masse c'est le renversement de l'élite) entres autres en usant d'un vocabulaire précis.
 Eric Hazan
Georges Orwell parlait de "novlangue" dans 1984, Victor Klemperer parlait pour la stratégie linguistique du IIIème Reich de Lingua Tertii Imperii. Eric Hazan suit l'exemple de Klemperer et qualifie la nouvelle langue au service d'un système (système néo-libérale à la française pour la faire courte) sous l’appellation LQR (Lingua Quintae Reipublicae).
Les mots sont là pour évoquer des réalités. En choisissant précisément les mots à employer, on ne modifie pas dans le réel la situation, on la travestit aux yeux et aux oreilles des auditeurs. Par exemple, on parlera en linguistique des "mots occultant" pour désigner ces expressions qui traduisent avec euphémisme des réalités souvent cruelles. On ne dira pas "un aveugle" mais un "non-voyant". Au final, la personne ne voit pas plus mais l'interlocuteur se sent probablement plus en paix avec lui-même, il n'a pas rajouté de la violence à la souffrance originelle (tartufferie absolue).
Dans l'extrait ci-dessous, Eric Hazan se focalise sur le vocabulaire lié à la question économique (la croissance), qui est forcément liée à la politique. En quelques phrases, Hazan décortique toute la "vulgate néolibérale". Qu'on se le dise, les mots ne changent pas la réalité, ils la font voir d'une certaine manière. D'où la nécessité de ne pas se fier trop aux beaux discours d'une élite médiatique. Au-delà des mots, il y a des hommes, des carrières et des idéologies défendues, des réseaux aussi. A nous de relier ces mots à ces réalités plus souterraines pour comprendre les raisons d'un tel usage. Les mots ne sont qu'une vitrine.
"Comme il n’est pas possible de convenir ouvertement du caractère imprévisible de la croissance, la LQR utilise des métaphores tantôt météorologiques (« coup de froid »), tantôt aéronautiques (« le trou d’air »). La croissance tient une grande place dans la LQR pour deux raisons. La première est le caractère magique des données chiffrées, qui confère aux énoncés les plus invraisemblables ou les plus odieux une respectabilité quasi scientifique.
La seconde raison qui fait l’intérêt « politique » de la croissance est son caractère mystérieusement incontrôlable. Elle est la principale des contraintes extérieures sur lesquelles on ne peut rien sauf en déplorer les effets rétrécissant sur la marge de manœuvre.
L’ascension de la croissance à un statut de masque magique témoigne de la décadence de la pensée et du vocabulaire économiques depuis 30 ans. Mener des réformes pour sortir de la crise, si non pas Dieu, mais la croissance le permet, telle est la conduite prônée par les experts, approuvée, par les financiers et mise en pratique par les politiciens. C’est pour donner à ce faux-semblant un vernis de respectabilité que l’on a crée de Hauts Commissariats, de Hauts Conseils, de Hautes Autorités…
Les euphémismes de la langue vectrice de l’idéologie néolibérale en France ressemblent aux discours tenus en Union soviétique dans sa phase terminale. Parmi les mots-masques, les composés en post- constituent un sous-groupe important : le préfixe post donne à peu de frais l’illusion du mouvement là où il n’y en a pas. Post-colonialisme, par ex, expose au danger d’oublier ou de faire oublier que le pillage continue après les changements d’étiquettes dans les pays en développement.
Selon la vulgate néolibérale, nous vivons dans une société post-industrielle. Faire disparaître l’industrie a bien des avantages : en renvoyant l’usine et les ouvriers dans le passé, on range du même coup les classes et leurs luttes dans le placard aux archaïsmes. Qualifier d’offensive, une réoccupation motorisée du nord de la bande de Gaza ou des raids américains sur les villes irakiennes. C’est occulter que ces actions menées avec des chars et des avions visent essentiellement des populations civiles."

LQR, d'Eric Hazan, éditions Raisons d'agir
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jeudi 4 avril 2013

Obélix et le capitalisme

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Vulgariser des phénomènes complexes n'est ni mauvais en soi, ni simple. A la manière d'un dialoguiste de bandes dessinées, qui doit conserver la force d'un dialogue tout en cherchant à le raccourcir au maximum, le vulgarisateur doit expliquer un phénomène sans tomber dans le jargonnage ou l'explication ampoulée. Dans les deux cas, il faut faire simple, aller à l'essentiel.


Si l'on parle souvent de livres visant le grand public, vulgarisant telle période historique, telle notion philosophique, on oublie que la vulgarisation peut se faire autant avec un livre (entièrement textuel) que d'autres supports, comme la bande dessinée, cette alliance singulière du texte et de l'image. L'exemple d'aujourd'hui est une bande dessinée, Obélix et compagnie, une aventure d'Uderzo et Goscinny qui remplit parfaitement le cahier des charges de la vulgarisation économique.

En effet, l'histoire raconte la stratégie d'un jeune romain, Caius Saugrenus (qui a tout de l'énarque, ambitieux et sans pitié), qui propose ses services à Jules César pour venir à bout de ce village gaulois qui résiste à l'empire romain. Au lieu d'utiliser les armes, Saugrenus propose de diviser de l'intérieur le socle gaulois. Il va en effet tenter de supplanter le système primitif mais concret des Gaulois (le troc), pas d'argent dans le village et les marchands s'échangent leurs produits (Obélix cherche toujours à caser ses menhirs, sans grand succès le plus souvent), par un système abstrait : la société de consommation qui repose sur un médium qu'est l'argent (et non sur un échange de produit à produit). 


Saugrenus va dans un premier temps acheter un menhir à Obélix puis à chaque nouveau menhir qu'il commandera donnera au Gaulois une somme plus importante. La Demande est forte, l'Offre suit. Seulement, l'Offre étant trop importante pour Obélix seul, il va employer d'autres habitants du village pour chasser pour lui ou tailler des menhirs. Voyant Obélix couvert de sesterces, d'autres Gaulois vont également tenter leur chance en produisant des menhirs. Mais comme l'Offre se varie, fin du monopole, Saugrenus achète les menhirs au marchand le moins onéreux.

Le vers est dans le fruit, désormais les dissensions règnent au sein du village. La concurrence marchande prend forme, puisque la majorité des Gaulois travaille dans le menhir alors que par le passé chacun avait sa spécialité (le poisson, la forge, etc.), et fait éclater l'unité des Gaulois.

Dans le reste de l'album, Goscinny aborde également les grèves syndicales, la surproduction (que va faire Rome de tous les menhirs ?) écoulée par le marketing (il faut créer l'envie chez les citoyens pour qu'ils achètent un produit et écoulent les stocks) ou encore le protectionnisme comme réaction à ce libéralisme économique qui cherche à casser les frontières, toute barrière, dans le but d'étendre et de faciliter la circulation des flux.


C'est en lisant un tel album que l'on peut comprendre le génie d'une vulgarisation de qualité, et plus encore le talent de scénariste de Goscinny. Par ce récit, Uderzo et Goscinny livre aux lecteurs (d'hier et d'aujourd'hui) une leçon riche d'enseignements car au fond ces thématiques (qui existaient dans les années 70 lors de la sortie de l'album) sont toujours actuelles.

S'il y a un enseignement à tirer, c'est que la force réside dans le groupe et que les dissensions offrent une route royale au libéralisme économique. C'est en divisant le village gaulois en entreprises concurrentielles, en groupes sociaux divergents, que le pouvoir romain gagne momentanément sa bataille. 

On pourrait prolonger cette réflexion en affirmant qu'aujourd'hui il est plus que nécessaire de penser à des rapprochements trans-courants, à se réunir plus autour d'idées unificatrices, de luttes (qui rassemblent le plus possible et non qui divisent le plus possible) que derrière des partis politiques. 

Qu'importe l'étiquette du moment que l'on s'indigne du système tentaculaire Goldman Sachs, que l'on décide de punir les grands groupes pratiquant l'évasion fiscale (comme Amazon) en favorisant le libraire indépendant de sa ville, de demander et d'aider des coopératives agricoles pour dynamiser un tissu économique local (et sain d'un point de vue sanitaire) au détriment de l'industrie agro-alimentaire, etc. 

Il existe encore des combats d'intérêts généraux, qui nous concernent tous et que l'on peut tous mener. Ne pas tomber dans le piège de la dissension provoquée par de petites questions sociétales et se tourner vers les vices d'un système politico-économique c'est déjà un premier pas pour échapper au "diviser pour régner". Ce qui n'empêche pas les divergences idéologiques, secondaires par rapport à la gravité de certains problèmes énumérés ci-dessus.

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lundi 25 mars 2013

Christopher Lasch et le culte du narcissisme

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Christopher Lasch est un sociologue américain, mort au début des années 90, que l'on a découvert en France par l’intermédiaire de Jean-Claude Michéa. Il serait un peu long d'énumérer les combats menés par Lasch, si l'on devait l'espace d'un billet en cerner un, on pourrait évoquer sa critique du narcissisme contemporain.


Dans son livre La Culture du narcissisme, Lasch détaille, en passant parfois par l'Histoire, parfois par la sociologie (comme pour mieux nous montrer que la réalité ne s'aborde sérieusement que par une pluralité de moyens pour éviter justement le syndrome "grille de lecture" : du sociologue, de l'historien, voire grille de lecture idéologique et plus de méthode : féministe, etc.), le développement du narcissisme contemporain qu'il date, pour les États-Unis, à partir des années 70.

Ne plus avoir conscience de sa filiation avec le passé, ne plus s'inscrire dans une dynamique mais dans une jouissance immédiate, résolument tournée vers le "moi". Plus de projet collectif mais le désir de protéger sa petite santé, sa carrière.

C'est avec une telle approche, une rupture joyeuse, une dislocation du groupe sur l'autel du narcissisme nourri à la société de consommation (car on consomme pour soi), que la lutte moderne contre un système politico-économique dangereux (atlantiste, libéral économiquement, etc. pour le cas de la France et plus largement de la politique dominante de l'Union Européenne) se trouve anéantie. Chacun pour soi, chacun chez soi. On pourrait prolonger la pensée de Lasch en disant que, pour reprendre le titre du chapitre I, "l'invasion de la société par le moi" c'est également le terreau du "diviser pour régner".

Le citoyen n'est plus une partie d'un ensemble, il est une personne pensant d'abord à soi. Il se mure dans sa propre jouissance, comme politiquement il va se murer dans des clivages qui permettront au système critiqué de tenir.

Se refuser de penser trans-courants, refuser d'aller voir chez l'autre, de l'entendre, c'est se condamner à créer des forces de frappe faibles et sans danger. En son temps, le cercle Proudhon tenta justement de dépasser ces clivages pour trouver des points communs entre anarchistes et royalistes. Après tout, peu importe sa sensibilité politique, on ne peut avoir que du dégoût en regardant, aujourd'hui, comment des trusts financiers spéculent sur la dette des états comme Goldman Sachs avec la Grèce pour ne citer qu'un exemple.

La pensée de Lasch, même si elle concerne les États-Unis est autant valable pour la France. Au-delà de sa situation personnelle, Lasch analyse et critique un système, des tendances humaines et ces tendances voyagent.
"Le désastre qui menace, devenu une préoccupation quotidienne, est si banal et familier que personne ne prête plus guère attention aux moyens de l’éviter. Les gens s’intéressent plutôt à des stratégies de survie.

Ceux qui creusent des abris espèrent survivre en s’entourant des derniers produits de la technologie moderne. C’est l’idée opposée qui anime les communes établies à la campagne : se libérer d’une dépendance à l’égard de la technologie.

Ces deux stratégies reflètent la perte de toute espoir de changer la société, et même de la comprendre ; et c’est ce qui sous-tend également les cultes de l’expansion ou du « développement personnel ».

Après le tumulte politique des années 1960, les Américains se sont repliés vers des préoccupations purement personnelles. Ce qui comptait, c’était d’améliorer leur psychisme, s’immerger dans la sagesse d’Orient. Sans danger en tant que telles, ces activités promues au rang de plans d’action et enrubannées dans la rhétorique de l’authenticité et de la prise de conscience, traduisent un éloignement de la politique et une répudiation du passé récent.

Le film de Woody Allen, Sleeper, reflète avec exactitude l’ambiance des 70’s. Vivre dans l’instant est la passion dominante. Nous sommes en train de perdre le sens de la continuité historique, le sens d’appartenir à une succession de générations qui, nées dans le passé, s’étendent vers le futur.

Les religions du passé, même les plus détachées de ce monde, exprimaient un espoir de justice sociale et un sens de la continuité avec les générations antérieures. Or, l’absence de ces valeurs caractérise la mentalité de survie des 70’s.

L’atmosphère actuelle n’est pas religieuse mais thérapeutique. Ce que les gens cherchent avec ardeur aujourd’hui, ce n’est pas le salut personnel, encore moins le retour d’un âge d’or antérieur, mais la santé, la sécurité psychique."

Lasch, Christopher, La Culture du narcissisme
 
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vendredi 1 mars 2013

Chester Brown et la prostitution

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 Chester Brown est un auteur canadien connu pour une biographie sur Louis Riel, homme politique important dans l’histoire du Canada. Louis Riel fut un grand résistant à l’influence anglophone sur ses terres. Défenseur des Métis, il devint très rapidement le grand représentant de cette communauté.



Chester Brown livre ici un livre totalement différent. Il n’est plus question de politique mais de l’expérience de l’auteur avec des prostituées. Au lieu de tenir un roman graphique narcissique et complaisant, le travers de l’autofiction qui (même en bande dessinée) devient vite du nombrilisme (se centrer sur soi alors que l'on n’a pas grand-chose à dire, manière de masquer son vide existentiel et sa vacuité intellectuelle, son incapacité à penser), Chester Brown propose une véritable réflexion sur le couple et l’amour. Peut-on vivre sans sexe ? Peut-on dissocier l’amour platonique de l’amour physique ? En allant voir, pour chaque cas, une personne différente ? Comment penser le couple aujourd’hui ? De manière traditionnelle ou éclatée ? Brown ne répondra pas à toutes ces questions mais les lancera subtilement sans tomber dans le travers du didactisme pataud. A chacun de prolonger cette thématique en se rapportant à sa propre expérience.


Brown refuse d’érotiser à l’extrême ses relations sexuelles avec les 23 prostituées fréquentées, au contraire le dessinateur évacue les scènes d’amour (levrette et position du missionnaire tiennent en 2/3 cases et résument les ébats) pour favoriser les scènes de dialogue. Chester parle avec les prostituées, avec ses amis (dont le dessinateur canadien Seth, représenté mais non nommé). Un peu comme dans un film de Woody Allen, ou dans un autre registre de Rohmer, on parle beaucoup chez Chester Brown. Une parole discontinue, coupée, reprise, développée. Comme si les personnages avaient besoin d’interroger, de sonder, des problèmes modernes qui semblent à leurs yeux insolubles. Bref, une parole pour comprendre mais aussi une parole pour exister. Dans une société cultivant la solitude, les personnages de Brown comprennent la nécessité du lien social, plus ou moins intime (de l’ami à la petite amie).



Brown part d’une rupture avec son amie. Cette dernière a trouvé un autre homme. Brown accepte un temps de tenir la chandelle, de subir un ménage à trois au sein duquel il ne participe jamais. Peu enthousiaste pour se jeter dans une nouvelle relation, l'auteur envisage alors de ne fréquenter que des prostituées, dans un premier temps pour soulager sa libido. Attendre, mettre entre parenthèse l’amour avant de le trouver à nouveau, ou avant de se décider à le trouver.



Le tour de force de cet album est de rester pudique et tendre sur un sujet a priori scabreux. Un détail, mais qui en dit long, Brown ne montre pas les visages des prostituées et ne divulgue aucunes informations personnelles. Il les présente à grands traits et préfèrent se focaliser sur ce qu’il fait de mieux : le dialogue. Un dialogue pour exorciser le mal, un dialogue là où on l’attend le moins (une chambre de passe). Comme si, au fond, le plus important pour la santé mentale restait une parole honnête, sincère et sans calcul. Parler comme on le veut, de ce que l’on souhaite, sans prendre peur aux conséquences, sans chercher à ménager telle ou telle personne. Même si la liberté de ton et des thèmes abordables n'est pas forcément au coeur de ce roman graphique, Chester Brown esquisse cette problématique. 



On le voit bien, durant ses conversations avec ses amis, ses interventions sont ponctuelles. Il essaie de formuler ses interrogations, d'avancer des conceptions du couple qui sortent du standard, hésite, tente, se tait. Cette parole hésitante, qui peut rapidement tomber sous le coup du jugement d'autrui, sous la sentence plutôt, est une bien belle représentation du problème du parler à l'heure actuelle.

Référence : Vingt-trois prostituées, de Chester Brown (Edition Cornélius)

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mardi 19 février 2013

Hugo Pratt et le fascisme

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Il est de bon ton aujourd'hui de juger le passé avec les lunettes du présent. De faire le procès de tel personnage sous couvert d'une idéologie en odeur de sainteté à l'époque où l'on vit. Le risque est nul, le procédé intellectuel est douteux. D'une part, parce que juger le passé en terme d'errements ou d'égarements, voire d'erreurs, c'est prendre le risque d'être jugé à son tour. De là, une question : en quoi l'idéologie que je défends, consciemment ou non, via ma prise de position est-elle juste et bonne ? Contrairement à celle que je dénigre, celle du passé, qui serait odieuse ? 


La seule chose qui fonde cette légitimité que je m'octroie, c'est moi-même. Il n'y a dans le jugement du passé avec le regard du présent rien d'autre que l'expression de ma subjectivité. Je ne rétablis pas la vérité, j'établis une grille de lecture.

L'autre problème qui consiste à juger le passé avec la vision du présent, c'est de faire fi du contexte. Toute idée se formule à un moment donné, via un modèle de société, une dominante intellectuelle. Cette époque pouvait juger comme bonne telle idée, telle idéologie (ou plus que bonne, cette idéologie pouvait être à la mode).

C'est pourquoi il convient, encore aujourd'hui, d'être méfiant par rapport à cette relecture permanente du passé, ce procès constat des idées anciennes. D'ailleurs, le plus souvent, en creusant, on peut se rendre compte à quel point la situation est plus complexe. Pourquoi ? Parce que les témoignages de gens d'époques anciennes sont souvent plus pertinents que les juges du futur. Parce que ces gens ont vécu des choses que les avocats zélès ne vivront jamais.

J'ai trouvé dans le livre Le Désir d'être inutile, qui est un livre d'entretiens d'Hugo Pratt (dessinateur de Corto Maltese), une superbe illustration de cette méfiance à avoir du procès perpétuel. Une société saine, c'est une société qui accepte son passé, les différentes facettes de ce passé. Tel mouvement fut en vogue, telle idée fut à la mode. La société évolue, se construit via ces évolutions. Connaissons le passé en cherchant à nous débarrasser de nos idéologies actuelles, regardons-le sans jugement, avec le souci de la connaissance. Nous ne pourrons en sortir que meilleurs et plus tolérants.

(L'extrait porte sur une accusation de fasciste envers Hugo Pratt)

"Cela ne me touche pas, et j'ai d'ailleurs l'impression que les gens qui m'accusent de cette façon ont en fait des problèmes personnels vis-à-vis de ces questions. C'est vrai que je viens d'une famille fasciste, mais je n'en ressens aucune gêne, je ne l'ai jamais caché. Et dans mon enfance, à part quelques milliers de dissidents, tous les Italiens étaient plus ou moins obligés d'adhérer au fascisme - même les syndicats, pour pouvoir exister, devaient s'en réclamer. Alors je ne vais pas avoir honte parce qu'à sept ans avec une chemise noire et un foulard bleu, je défilais place Saint-Marc derrière cent tambours qui jouaient à l'unisson. Je ne pouvais pas alors avoir conscience de la bouffonnerie de la situation. Par la suite, on s'est aperçu qu'on avait été manipulés, que certains d'entre nous étaient morts pour rien. Il y en a, bien sûr, qui ont retourné leur chemise fasciste pour être "partisans" au bon moment, alors que ceux qui se sont battus à fond sont souvent morts, mais sans se renier.

Il est facile après coup de donner des leçons, alors que dans les années trente l'impérialisme allait de soi : le colonialisme anglais applaudissait un film comme Les Trois Lanciers du Bengale et l'Empire colonial français était à son apogée, s'autocélébrant en toute bonne conscience. Et pour l'enfant que j'étais, le fascisme était une ouverture sur le monde extérieur, il m'a en particulier aidé à couper le cordon ombilical avec ma mère. Le monde fasciste m'a donné la possibilité de sortir de ma famille, d'avoir des copains, de rencontrer des filles, puisque le fascisme, dans un but démographique, avait décidé de favoriser les relations entre les jeunes des deux sexes. Je suis d'ailleurs moi-même un résultat de ces campagnes natalistes. Non, je ne vais pas aller jusqu'à dire que je dois la vie à Mussolini !"

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jeudi 14 février 2013

Etienne de La Boétie et l'habitude

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Même si les humanistes du 16ème siècle ne furent pas de grands critiques du pouvoir politique, ils tentèrent plus de moraliser les princes et par conséquence la politique menée, on relève l'existence d’Étienne de La Boétie dans le rang des insurgés.

En effet, son court essai, Discours de la servitude volontaire, est une charge virulente envers le pouvoir mais, plus encore, et c'est bien cela qui lui donne un caractère universel, une peinture juste et puissante de l'homme. De l'homme en société, de l'homme face au pouvoir.



C'est en constatant la justesse d'écrits datant de plusieurs siècles que l'on reconnait la force de la littérature et du monde des idées. La Boétie, à la manière d'un moraliste du XVIIème siècle qui part du particulier pour aller au général (Les Caractères de La Bruyère, Les Fables de La Fontaine, etc.), analyse et critique des traits de caractère du genre humain. Ces traits sont ceux de la servitude, de l'homme qui baisse les bras et accepte le joug des puissants.

La Boétie fustige l'habitude car c'est elle qui amène l'homme a tout accepter. Cette "seconde nature" comme dirait Pascal est en effet l'ennemi de l'homme et l'allié des puissants. Que l'on pense à aujourd'hui, l'individu lambda accepte avec joie l'habitude d'une vie réglée, absolument innocente, il l'accepte et permet ainsi la stabilité d'un système même si ce dernier est verrolé.

L'habitude, c'est celle de se poser devant sa télévision la semaine pour regarder une énième connerie, c'est accepter de ne pas réfléchir, de ne pas mettre à mal ses capacités intellectuelles; c'est refuser de se dépasser, de transcender sa condition par l'esprit, de décortiquer l'actualité pour mieux l'avaler tout rond. En clair, c'est cette pensée pantouflarde qui consiste à ne rien faire, à accepter de marcher dans les clous. Aller voter tranquillement, en alternant à chaque fois bien entendu, comme si le pouvoir politique résidait encore dans les mains des partis, comme si la question politique se restreignait aux partis nationaux.

L'homme qui vit pleinement dans l'habitude est l'allié du pouvoir car il ne pense pas, il se fond dans le moule, il ne s'insurge pas, il regarde sa télévision et parfois il vote, ou il fait grève. Même ses sursauts sont contrôlés. Jamais il ne déchirera sa carte d'électeur, jamais il n'essaiera de modifier sa vie, bien trop tranquille et flemmarde. L'ennemi de la liberté, c'est l'habitude ; l'allié du pouvoir, c'est l'habitude. La Boétie le disait déjà en son temps.

"L'habitude qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions, a surtout le pouvoir de nous apprendre à servir : c'est elle qui à la longue (comme on nous le raconte de Mithridate qui finit par s'habituer au poison) parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l'amer venin de la servitude." 

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jeudi 7 février 2013

Rabelais et le torche-cul

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Certains peuvent avoir de la littérature une image étriquée. L'image d'un art sérieux, disqualifiant tout rire, toute volonté de régression, etc. En étudiant l'histoire littéraire française, on comprend à quel point le rapport de la littérature au régressif a évolué au fil des siècles.

La littérature n'est pas un art sérieux, c'est un art qui évolue. Les humanistes n'hésitèrent pas (Rabelais et d'autres) en leur époque à mélanger les niveaux de style, à mêler les tonalités. On pouvait très bien passer, dans un même texte, ou dans l’œuvre d'un même auteur, de la réflexion la plus sérieuse à la boutade la plus scatologique. 


Le classicisme, ou plutôt certains théoriciens du XVIIème siècle, verra d'un mauvais œil ce mélange des genres. Rabelais sera décrié comme un "philosophe ivre" par Voltaire dans Lettres philosophiques, Malherbe condamnera cette transgression de la bienséance tant aimée par le classicisme (ne pas choquer, vision pudique, pour ne pas dire pudibonde, de la littérature).

Pourtant, ce mélange propre aux humanistes de la Renaissance n'a rien de choquant en soi. Un romancier comme Rabelais pouvait passer, en effet, d'un propos très régressif à un développement ingénieux et intelligent sous la forme d'une parabole, d'une lettre didactique, etc. En lisant les poètes de l'antiquité, comme Catulle, on se rend compte à quel point le régressif est un élément potentiel de la littérature. Ou, devrais-je dire, d'une littérature débarrassée de la lourdeur des interdits chrétiens.

Catulle peut disserter sur le trou du cul, cela ne l'empêche pas d'écrire aussi des poèmes d'une grande tendresse. Rabelais peut écrire sur le torche-cul de Gargantua et rédiger également la lettre de Gargantua sur l'éducation. Ces deux pôles ne sont pas incompatibles, ils sont des éléments de la vie. Une vie est faite de hauts et de bas, de vulgarité et de noblesse. C'est, façonné consciemment ou non, par le christianisme que nous réagissons avec des rougeurs sur les joues lorsque nous lisons "fils de pute" chez Chrétiens de Troye ou "merde" chez Rabelais.

Ces auteurs étaient croyants, respectaient la religion chrétienne, mais ne se soumettaient pas intégralement à cette logique aride de disqualification des ridicules de la vie. Ce sont ces ridicules qui permettent à l'homme de constater également sa grandeur. Le rire n'empêche pas la réflexion, la régression n'empêche pas la création. L'homme est un animal multiple qui doit se réconcilier avec ses différentes facettes car c'est cette complexité qui le rend attachant et, au final, profond. 

L'extrait qui suit illustre cette jonction que tentèrent certains auteurs entre un héritage antique et chrétien. Autrement dit, une liberté de ton antique et des valeurs chrétiennes (valeurs nécessaires pour créer un ordre social, car la liberté de chacun nécessite des freins pour amener une communauté à vivre "en bonne intelligence"). L'extrait concerne le fameux torche-cul de Gargantua. Rabelais s'amuse avec un sujet aussi trivial. Il veut autant provoquer le rire, que construire un dialogue ciselé, jouer sur les figures d'accumulation (énumération...) ou les formes littéraires (rondeau...). Ce qui montre que l'on peut créer de la littérature à partir de sujets triviaux.

"Sur la fin de la cinquième année, Grandgousier, retour de la défaite des Canarriens, vint voir son fils Gargantua. Alors il fut saisi de toute la joie concevable chez un tel père voyant qu'il avait un tel fils et, tout en l'embrassant et en l'étreignant, il lui posait toutes sortes de petites questions puériles. Et il but à qui mieux mieux avec lui et avec ses gouvernantes auxquelles il demandait avec grand intérêt si, entre autres choses, elles l'avaient tenu propre et net. Ce à quoi Gargantua répondit qu'il s'y était pris de telle façon qu'il n'y avait pas dans tout le pays un garçon qui fût plus propre que lui.

"Comment cela ? dit Grandgousier.

- J'ai découvert, répondit Gargantua, à la suite de longues et minutieuses recherches, un moyen de me torcher le cul. C'est le plus seigneurial, le plus excellent et le plus efficace qu'on ait jamais vu.
- Quel est-il ? dit Grandgousier.
- C'est ce que je vais vous raconter à présent, dit Gargantua. Une fois, je me suis torché avec le cache-nez de velours d'une demoiselle, ce que je trouvai bon, vu que sa douceur soyeuse me procura une bien grande volupté au fondement ;
une autre fois avec un chaperon de la même et le résultat fut identique ;
une autre fois avec un cache-col ;
une autre fois avec des cache-oreilles de satin de couleur vive, mais les dorures d'un tas de saloperies de perlettes qui l'ornaient m'écorchèrent tout le derrière. Que le feu Saint-Antoine brûle le trou du cul à l'orfèvre qui les a faites et à la demoiselle qui les portait.

"Ce mal me passa lorsque je me torchai avec un bonnet de page, bien emplumé à la Suisse.

"Puis, alors que je fientais derrière un buisson, je trouvai un chat de mars et m'en torchai, mais ses griffes m'ulcérèrent tout le périnée.

"Ce dont je me guéris le lendemain en me torchant avec les gants de ma mère, bien parfumés de berga-motte.

"Puis je me torchai avec de la sauge, du fenouil, de l'aneth, de la marjolaine, des roses, des feuilles de courges, de choux, de bettes, de vigne, de guimauve, de bouillon-blanc (c'est l'écarlate au cul), de laitue et des feuilles d'épinards (tout ça m'a fait une belle jambe !), avec de la mercuriale, de la persicaire, des orties, de la consoude, mais j'en caguai du sang comme un Lombard, ce dont je fus guéri en me torchant avec ma braguette.

"Puis je me torchai avec les draps, les couvertures, les rideaux, avec un coussin, une carpette, un tapis de jeu, un torchon, une serviette, un mouchoir, un peignoir ; tout cela me procura plus de plaisir que n'en ont les galeux quand on les étrille.

- C'est bien, dit Grandgousier, mais quel torche-cul trouvas-tu le meilleur ?
- J'y arrivais, dit Gargantua ; vous en saurez bientôt le fin mot. Je me torchai avec du foin, de la paille, de la bauduffe, de la bourre, de la laine, du papier. Mais
Toujours laisse aux couilles une amorce
Qui son cul sale de papier torche.
- Quoi ! dit Grandgousier, mon petit couillon, t'attaches-tu au pot, vu que tu fais déjà des vers ?
- Oui-da, mon roi, répondit Gargantua, je rime tant et plus et en rimant souvent je m'enrhume. Ecoutez ce que disent aux fienteurs les murs de nos cabinets :
Chieur,
Foireux
Péteur,
Breneux
Ton lard fécal
En cavale
S'étale
Sur nous.
Répugnant,
Emmerdant,
Dégouttant,
Le feu saint Antoine puisse te rôtir
Si tous
Tes trous
Béants
Tu ne torches avant ton départ.

"En voulez-vous un peu plus ?
- Oui-da, répondit Grandgousier.
- Alors, dit Gargantua :

RONDEAU
En chiant l'autre jour j'ai flairé
L'impôt que mon cul réclamait :
J'espérais un autre bouquet.
Je fus bel et bien empesté.
Oh ! si l'on m'avait amené
Cette fille que j'attendais
En chiant,
J'aurais su lui accommoder
Son trou d'urine en bon goret ;
Pendant ce temps ses doigts auraient
Mon trou de merde équipé,
En chiant.

"Dites tout de suite que je n'y connais rien ! Par la mère Dieu, ce n'est pas moi qui les ai composés, mais les ayant entendu réciter à ma grand-mère que vous voyez ici, je les ai retenus en la gibecière de ma mémoire.

- Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
- Lequel, dit Gargantua, chier ?
- Non, dit Grandgousier, mais se torcher le cul.
- Mais, dit Gargantua, voulez-vous payer une barrique de vin breton si je vous dame le pion à ce propos ?
- Oui, assurément, dit Grandgousier.
- Il n'est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s'il n'y a pas de saletés. De saletés, il ne peut y en avoir si l'on n'a pas chié. Il nous faut donc chier avant que de nous torcher le cul !
- Oh ! dit Grandgousier, que tu es plein de bon sens, mon petit bonhomme ; un de ces jours prochains, je te ferai passer docteur en gai savoir, pardieu ! Car tu as de la raison plus que tu n'as d'années. Allez, je t'en prie, poursuis ce propos torcheculatif. Et par ma barbe, au lieu d'une barrique, c'est cinquante feuillettes que tu auras, je veux dire des feuillettes de ce bon vin breton qui ne vient d'ailleurs pas en Bretagne, mais dans ce bon pays de Véron.

- Après, dit Gargantua, je me torchai avec un couvre-chef, un oreiller, une pantoufle, une gibecière, un panier (mais quel peu agréable torche-cul !), puis avec un chapeau. Remarquez que parmi les chapeaux, les uns sont de feutre rasé, d'autres à poil, d'autres de velours, d'autres de taffetas. Le meilleur d'entre tous, c'est celui à poil, car il absterge excellemment la matière fécale. Puis je me torchai avec une poule, un coq, un poulet, la peau d'un veau, un lièvre, un pigeon, un cormoran, un sac d'avocat, une cagoule, une coiffe, un leurre.

"Mais pour conclure, je dis et je maintiens qu'il n'y a pas de meilleur torche-cul qu'un oison bien duveteux, pourvu qu'on lui tienne la tête entre les jambes. Croyez-m'en sur l'honneur, vous ressentez au trou du cul une volupté mirifique, tant à cause de la douceur de ce duvet qu'à cause de la bonne chaleur de l'oison qui se communique facilement du boyau du cul et des autres intestins jusqu'à se transmettre à la région du coeur et à celle du cerveau. Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs Elysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici. Elle tient, selon mon opinion, à ce qu'ils se torchent le cul avec un oison ; c'est aussi l'opinion de Maître Jean d'Ecosse.
"

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