vendredi 1 mars 2013

Chester Brown et la prostitution

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 Chester Brown est un auteur canadien connu pour une biographie sur Louis Riel, homme politique important dans l’histoire du Canada. Louis Riel fut un grand résistant à l’influence anglophone sur ses terres. Défenseur des Métis, il devint très rapidement le grand représentant de cette communauté.



Chester Brown livre ici un livre totalement différent. Il n’est plus question de politique mais de l’expérience de l’auteur avec des prostituées. Au lieu de tenir un roman graphique narcissique et complaisant, le travers de l’autofiction qui (même en bande dessinée) devient vite du nombrilisme (se centrer sur soi alors que l'on n’a pas grand-chose à dire, manière de masquer son vide existentiel et sa vacuité intellectuelle, son incapacité à penser), Chester Brown propose une véritable réflexion sur le couple et l’amour. Peut-on vivre sans sexe ? Peut-on dissocier l’amour platonique de l’amour physique ? En allant voir, pour chaque cas, une personne différente ? Comment penser le couple aujourd’hui ? De manière traditionnelle ou éclatée ? Brown ne répondra pas à toutes ces questions mais les lancera subtilement sans tomber dans le travers du didactisme pataud. A chacun de prolonger cette thématique en se rapportant à sa propre expérience.


Brown refuse d’érotiser à l’extrême ses relations sexuelles avec les 23 prostituées fréquentées, au contraire le dessinateur évacue les scènes d’amour (levrette et position du missionnaire tiennent en 2/3 cases et résument les ébats) pour favoriser les scènes de dialogue. Chester parle avec les prostituées, avec ses amis (dont le dessinateur canadien Seth, représenté mais non nommé). Un peu comme dans un film de Woody Allen, ou dans un autre registre de Rohmer, on parle beaucoup chez Chester Brown. Une parole discontinue, coupée, reprise, développée. Comme si les personnages avaient besoin d’interroger, de sonder, des problèmes modernes qui semblent à leurs yeux insolubles. Bref, une parole pour comprendre mais aussi une parole pour exister. Dans une société cultivant la solitude, les personnages de Brown comprennent la nécessité du lien social, plus ou moins intime (de l’ami à la petite amie).



Brown part d’une rupture avec son amie. Cette dernière a trouvé un autre homme. Brown accepte un temps de tenir la chandelle, de subir un ménage à trois au sein duquel il ne participe jamais. Peu enthousiaste pour se jeter dans une nouvelle relation, l'auteur envisage alors de ne fréquenter que des prostituées, dans un premier temps pour soulager sa libido. Attendre, mettre entre parenthèse l’amour avant de le trouver à nouveau, ou avant de se décider à le trouver.



Le tour de force de cet album est de rester pudique et tendre sur un sujet a priori scabreux. Un détail, mais qui en dit long, Brown ne montre pas les visages des prostituées et ne divulgue aucunes informations personnelles. Il les présente à grands traits et préfèrent se focaliser sur ce qu’il fait de mieux : le dialogue. Un dialogue pour exorciser le mal, un dialogue là où on l’attend le moins (une chambre de passe). Comme si, au fond, le plus important pour la santé mentale restait une parole honnête, sincère et sans calcul. Parler comme on le veut, de ce que l’on souhaite, sans prendre peur aux conséquences, sans chercher à ménager telle ou telle personne. Même si la liberté de ton et des thèmes abordables n'est pas forcément au coeur de ce roman graphique, Chester Brown esquisse cette problématique. 



On le voit bien, durant ses conversations avec ses amis, ses interventions sont ponctuelles. Il essaie de formuler ses interrogations, d'avancer des conceptions du couple qui sortent du standard, hésite, tente, se tait. Cette parole hésitante, qui peut rapidement tomber sous le coup du jugement d'autrui, sous la sentence plutôt, est une bien belle représentation du problème du parler à l'heure actuelle.

Référence : Vingt-trois prostituées, de Chester Brown (Edition Cornélius)

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mardi 19 février 2013

Hugo Pratt et le fascisme

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Il est de bon ton aujourd'hui de juger le passé avec les lunettes du présent. De faire le procès de tel personnage sous couvert d'une idéologie en odeur de sainteté à l'époque où l'on vit. Le risque est nul, le procédé intellectuel est douteux. D'une part, parce que juger le passé en terme d'errements ou d'égarements, voire d'erreurs, c'est prendre le risque d'être jugé à son tour. De là, une question : en quoi l'idéologie que je défends, consciemment ou non, via ma prise de position est-elle juste et bonne ? Contrairement à celle que je dénigre, celle du passé, qui serait odieuse ? 


La seule chose qui fonde cette légitimité que je m'octroie, c'est moi-même. Il n'y a dans le jugement du passé avec le regard du présent rien d'autre que l'expression de ma subjectivité. Je ne rétablis pas la vérité, j'établis une grille de lecture.

L'autre problème qui consiste à juger le passé avec la vision du présent, c'est de faire fi du contexte. Toute idée se formule à un moment donné, via un modèle de société, une dominante intellectuelle. Cette époque pouvait juger comme bonne telle idée, telle idéologie (ou plus que bonne, cette idéologie pouvait être à la mode).

C'est pourquoi il convient, encore aujourd'hui, d'être méfiant par rapport à cette relecture permanente du passé, ce procès constat des idées anciennes. D'ailleurs, le plus souvent, en creusant, on peut se rendre compte à quel point la situation est plus complexe. Pourquoi ? Parce que les témoignages de gens d'époques anciennes sont souvent plus pertinents que les juges du futur. Parce que ces gens ont vécu des choses que les avocats zélès ne vivront jamais.

J'ai trouvé dans le livre Le Désir d'être inutile, qui est un livre d'entretiens d'Hugo Pratt (dessinateur de Corto Maltese), une superbe illustration de cette méfiance à avoir du procès perpétuel. Une société saine, c'est une société qui accepte son passé, les différentes facettes de ce passé. Tel mouvement fut en vogue, telle idée fut à la mode. La société évolue, se construit via ces évolutions. Connaissons le passé en cherchant à nous débarrasser de nos idéologies actuelles, regardons-le sans jugement, avec le souci de la connaissance. Nous ne pourrons en sortir que meilleurs et plus tolérants.

(L'extrait porte sur une accusation de fasciste envers Hugo Pratt)

"Cela ne me touche pas, et j'ai d'ailleurs l'impression que les gens qui m'accusent de cette façon ont en fait des problèmes personnels vis-à-vis de ces questions. C'est vrai que je viens d'une famille fasciste, mais je n'en ressens aucune gêne, je ne l'ai jamais caché. Et dans mon enfance, à part quelques milliers de dissidents, tous les Italiens étaient plus ou moins obligés d'adhérer au fascisme - même les syndicats, pour pouvoir exister, devaient s'en réclamer. Alors je ne vais pas avoir honte parce qu'à sept ans avec une chemise noire et un foulard bleu, je défilais place Saint-Marc derrière cent tambours qui jouaient à l'unisson. Je ne pouvais pas alors avoir conscience de la bouffonnerie de la situation. Par la suite, on s'est aperçu qu'on avait été manipulés, que certains d'entre nous étaient morts pour rien. Il y en a, bien sûr, qui ont retourné leur chemise fasciste pour être "partisans" au bon moment, alors que ceux qui se sont battus à fond sont souvent morts, mais sans se renier.

Il est facile après coup de donner des leçons, alors que dans les années trente l'impérialisme allait de soi : le colonialisme anglais applaudissait un film comme Les Trois Lanciers du Bengale et l'Empire colonial français était à son apogée, s'autocélébrant en toute bonne conscience. Et pour l'enfant que j'étais, le fascisme était une ouverture sur le monde extérieur, il m'a en particulier aidé à couper le cordon ombilical avec ma mère. Le monde fasciste m'a donné la possibilité de sortir de ma famille, d'avoir des copains, de rencontrer des filles, puisque le fascisme, dans un but démographique, avait décidé de favoriser les relations entre les jeunes des deux sexes. Je suis d'ailleurs moi-même un résultat de ces campagnes natalistes. Non, je ne vais pas aller jusqu'à dire que je dois la vie à Mussolini !"

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jeudi 14 février 2013

Etienne de La Boétie et l'habitude

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Même si les humanistes du 16ème siècle ne furent pas de grands critiques du pouvoir politique, ils tentèrent plus de moraliser les princes et par conséquence la politique menée, on relève l'existence d’Étienne de La Boétie dans le rang des insurgés.

En effet, son court essai, Discours de la servitude volontaire, est une charge virulente envers le pouvoir mais, plus encore, et c'est bien cela qui lui donne un caractère universel, une peinture juste et puissante de l'homme. De l'homme en société, de l'homme face au pouvoir.



C'est en constatant la justesse d'écrits datant de plusieurs siècles que l'on reconnait la force de la littérature et du monde des idées. La Boétie, à la manière d'un moraliste du XVIIème siècle qui part du particulier pour aller au général (Les Caractères de La Bruyère, Les Fables de La Fontaine, etc.), analyse et critique des traits de caractère du genre humain. Ces traits sont ceux de la servitude, de l'homme qui baisse les bras et accepte le joug des puissants.

La Boétie fustige l'habitude car c'est elle qui amène l'homme a tout accepter. Cette "seconde nature" comme dirait Pascal est en effet l'ennemi de l'homme et l'allié des puissants. Que l'on pense à aujourd'hui, l'individu lambda accepte avec joie l'habitude d'une vie réglée, absolument innocente, il l'accepte et permet ainsi la stabilité d'un système même si ce dernier est verrolé.

L'habitude, c'est celle de se poser devant sa télévision la semaine pour regarder une énième connerie, c'est accepter de ne pas réfléchir, de ne pas mettre à mal ses capacités intellectuelles; c'est refuser de se dépasser, de transcender sa condition par l'esprit, de décortiquer l'actualité pour mieux l'avaler tout rond. En clair, c'est cette pensée pantouflarde qui consiste à ne rien faire, à accepter de marcher dans les clous. Aller voter tranquillement, en alternant à chaque fois bien entendu, comme si le pouvoir politique résidait encore dans les mains des partis, comme si la question politique se restreignait aux partis nationaux.

L'homme qui vit pleinement dans l'habitude est l'allié du pouvoir car il ne pense pas, il se fond dans le moule, il ne s'insurge pas, il regarde sa télévision et parfois il vote, ou il fait grève. Même ses sursauts sont contrôlés. Jamais il ne déchirera sa carte d'électeur, jamais il n'essaiera de modifier sa vie, bien trop tranquille et flemmarde. L'ennemi de la liberté, c'est l'habitude ; l'allié du pouvoir, c'est l'habitude. La Boétie le disait déjà en son temps.

"L'habitude qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions, a surtout le pouvoir de nous apprendre à servir : c'est elle qui à la longue (comme on nous le raconte de Mithridate qui finit par s'habituer au poison) parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l'amer venin de la servitude." 

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jeudi 7 février 2013

Rabelais et le torche-cul

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Certains peuvent avoir de la littérature une image étriquée. L'image d'un art sérieux, disqualifiant tout rire, toute volonté de régression, etc. En étudiant l'histoire littéraire française, on comprend à quel point le rapport de la littérature au régressif a évolué au fil des siècles.

La littérature n'est pas un art sérieux, c'est un art qui évolue. Les humanistes n'hésitèrent pas (Rabelais et d'autres) en leur époque à mélanger les niveaux de style, à mêler les tonalités. On pouvait très bien passer, dans un même texte, ou dans l’œuvre d'un même auteur, de la réflexion la plus sérieuse à la boutade la plus scatologique. 


Le classicisme, ou plutôt certains théoriciens du XVIIème siècle, verra d'un mauvais œil ce mélange des genres. Rabelais sera décrié comme un "philosophe ivre" par Voltaire dans Lettres philosophiques, Malherbe condamnera cette transgression de la bienséance tant aimée par le classicisme (ne pas choquer, vision pudique, pour ne pas dire pudibonde, de la littérature).

Pourtant, ce mélange propre aux humanistes de la Renaissance n'a rien de choquant en soi. Un romancier comme Rabelais pouvait passer, en effet, d'un propos très régressif à un développement ingénieux et intelligent sous la forme d'une parabole, d'une lettre didactique, etc. En lisant les poètes de l'antiquité, comme Catulle, on se rend compte à quel point le régressif est un élément potentiel de la littérature. Ou, devrais-je dire, d'une littérature débarrassée de la lourdeur des interdits chrétiens.

Catulle peut disserter sur le trou du cul, cela ne l'empêche pas d'écrire aussi des poèmes d'une grande tendresse. Rabelais peut écrire sur le torche-cul de Gargantua et rédiger également la lettre de Gargantua sur l'éducation. Ces deux pôles ne sont pas incompatibles, ils sont des éléments de la vie. Une vie est faite de hauts et de bas, de vulgarité et de noblesse. C'est, façonné consciemment ou non, par le christianisme que nous réagissons avec des rougeurs sur les joues lorsque nous lisons "fils de pute" chez Chrétiens de Troye ou "merde" chez Rabelais.

Ces auteurs étaient croyants, respectaient la religion chrétienne, mais ne se soumettaient pas intégralement à cette logique aride de disqualification des ridicules de la vie. Ce sont ces ridicules qui permettent à l'homme de constater également sa grandeur. Le rire n'empêche pas la réflexion, la régression n'empêche pas la création. L'homme est un animal multiple qui doit se réconcilier avec ses différentes facettes car c'est cette complexité qui le rend attachant et, au final, profond. 

L'extrait qui suit illustre cette jonction que tentèrent certains auteurs entre un héritage antique et chrétien. Autrement dit, une liberté de ton antique et des valeurs chrétiennes (valeurs nécessaires pour créer un ordre social, car la liberté de chacun nécessite des freins pour amener une communauté à vivre "en bonne intelligence"). L'extrait concerne le fameux torche-cul de Gargantua. Rabelais s'amuse avec un sujet aussi trivial. Il veut autant provoquer le rire, que construire un dialogue ciselé, jouer sur les figures d'accumulation (énumération...) ou les formes littéraires (rondeau...). Ce qui montre que l'on peut créer de la littérature à partir de sujets triviaux.

"Sur la fin de la cinquième année, Grandgousier, retour de la défaite des Canarriens, vint voir son fils Gargantua. Alors il fut saisi de toute la joie concevable chez un tel père voyant qu'il avait un tel fils et, tout en l'embrassant et en l'étreignant, il lui posait toutes sortes de petites questions puériles. Et il but à qui mieux mieux avec lui et avec ses gouvernantes auxquelles il demandait avec grand intérêt si, entre autres choses, elles l'avaient tenu propre et net. Ce à quoi Gargantua répondit qu'il s'y était pris de telle façon qu'il n'y avait pas dans tout le pays un garçon qui fût plus propre que lui.

"Comment cela ? dit Grandgousier.

- J'ai découvert, répondit Gargantua, à la suite de longues et minutieuses recherches, un moyen de me torcher le cul. C'est le plus seigneurial, le plus excellent et le plus efficace qu'on ait jamais vu.
- Quel est-il ? dit Grandgousier.
- C'est ce que je vais vous raconter à présent, dit Gargantua. Une fois, je me suis torché avec le cache-nez de velours d'une demoiselle, ce que je trouvai bon, vu que sa douceur soyeuse me procura une bien grande volupté au fondement ;
une autre fois avec un chaperon de la même et le résultat fut identique ;
une autre fois avec un cache-col ;
une autre fois avec des cache-oreilles de satin de couleur vive, mais les dorures d'un tas de saloperies de perlettes qui l'ornaient m'écorchèrent tout le derrière. Que le feu Saint-Antoine brûle le trou du cul à l'orfèvre qui les a faites et à la demoiselle qui les portait.

"Ce mal me passa lorsque je me torchai avec un bonnet de page, bien emplumé à la Suisse.

"Puis, alors que je fientais derrière un buisson, je trouvai un chat de mars et m'en torchai, mais ses griffes m'ulcérèrent tout le périnée.

"Ce dont je me guéris le lendemain en me torchant avec les gants de ma mère, bien parfumés de berga-motte.

"Puis je me torchai avec de la sauge, du fenouil, de l'aneth, de la marjolaine, des roses, des feuilles de courges, de choux, de bettes, de vigne, de guimauve, de bouillon-blanc (c'est l'écarlate au cul), de laitue et des feuilles d'épinards (tout ça m'a fait une belle jambe !), avec de la mercuriale, de la persicaire, des orties, de la consoude, mais j'en caguai du sang comme un Lombard, ce dont je fus guéri en me torchant avec ma braguette.

"Puis je me torchai avec les draps, les couvertures, les rideaux, avec un coussin, une carpette, un tapis de jeu, un torchon, une serviette, un mouchoir, un peignoir ; tout cela me procura plus de plaisir que n'en ont les galeux quand on les étrille.

- C'est bien, dit Grandgousier, mais quel torche-cul trouvas-tu le meilleur ?
- J'y arrivais, dit Gargantua ; vous en saurez bientôt le fin mot. Je me torchai avec du foin, de la paille, de la bauduffe, de la bourre, de la laine, du papier. Mais
Toujours laisse aux couilles une amorce
Qui son cul sale de papier torche.
- Quoi ! dit Grandgousier, mon petit couillon, t'attaches-tu au pot, vu que tu fais déjà des vers ?
- Oui-da, mon roi, répondit Gargantua, je rime tant et plus et en rimant souvent je m'enrhume. Ecoutez ce que disent aux fienteurs les murs de nos cabinets :
Chieur,
Foireux
Péteur,
Breneux
Ton lard fécal
En cavale
S'étale
Sur nous.
Répugnant,
Emmerdant,
Dégouttant,
Le feu saint Antoine puisse te rôtir
Si tous
Tes trous
Béants
Tu ne torches avant ton départ.

"En voulez-vous un peu plus ?
- Oui-da, répondit Grandgousier.
- Alors, dit Gargantua :

RONDEAU
En chiant l'autre jour j'ai flairé
L'impôt que mon cul réclamait :
J'espérais un autre bouquet.
Je fus bel et bien empesté.
Oh ! si l'on m'avait amené
Cette fille que j'attendais
En chiant,
J'aurais su lui accommoder
Son trou d'urine en bon goret ;
Pendant ce temps ses doigts auraient
Mon trou de merde équipé,
En chiant.

"Dites tout de suite que je n'y connais rien ! Par la mère Dieu, ce n'est pas moi qui les ai composés, mais les ayant entendu réciter à ma grand-mère que vous voyez ici, je les ai retenus en la gibecière de ma mémoire.

- Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
- Lequel, dit Gargantua, chier ?
- Non, dit Grandgousier, mais se torcher le cul.
- Mais, dit Gargantua, voulez-vous payer une barrique de vin breton si je vous dame le pion à ce propos ?
- Oui, assurément, dit Grandgousier.
- Il n'est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s'il n'y a pas de saletés. De saletés, il ne peut y en avoir si l'on n'a pas chié. Il nous faut donc chier avant que de nous torcher le cul !
- Oh ! dit Grandgousier, que tu es plein de bon sens, mon petit bonhomme ; un de ces jours prochains, je te ferai passer docteur en gai savoir, pardieu ! Car tu as de la raison plus que tu n'as d'années. Allez, je t'en prie, poursuis ce propos torcheculatif. Et par ma barbe, au lieu d'une barrique, c'est cinquante feuillettes que tu auras, je veux dire des feuillettes de ce bon vin breton qui ne vient d'ailleurs pas en Bretagne, mais dans ce bon pays de Véron.

- Après, dit Gargantua, je me torchai avec un couvre-chef, un oreiller, une pantoufle, une gibecière, un panier (mais quel peu agréable torche-cul !), puis avec un chapeau. Remarquez que parmi les chapeaux, les uns sont de feutre rasé, d'autres à poil, d'autres de velours, d'autres de taffetas. Le meilleur d'entre tous, c'est celui à poil, car il absterge excellemment la matière fécale. Puis je me torchai avec une poule, un coq, un poulet, la peau d'un veau, un lièvre, un pigeon, un cormoran, un sac d'avocat, une cagoule, une coiffe, un leurre.

"Mais pour conclure, je dis et je maintiens qu'il n'y a pas de meilleur torche-cul qu'un oison bien duveteux, pourvu qu'on lui tienne la tête entre les jambes. Croyez-m'en sur l'honneur, vous ressentez au trou du cul une volupté mirifique, tant à cause de la douceur de ce duvet qu'à cause de la bonne chaleur de l'oison qui se communique facilement du boyau du cul et des autres intestins jusqu'à se transmettre à la région du coeur et à celle du cerveau. Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs Elysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici. Elle tient, selon mon opinion, à ce qu'ils se torchent le cul avec un oison ; c'est aussi l'opinion de Maître Jean d'Ecosse.
"

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lundi 21 janvier 2013

Zola sur Victor Hugo

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Redirection en htm La question du naturalisme me semblait difficile à appréhender. En effet, Zola fonde le naturalisme mais personne, à part lui, ne veut s'en réclamer. C'est en lisant Le Roman expérimental, recueil d'article de Zola cherchant à expliquer sa théorie de la littérature, que je compris mieux ce qu'était cette école littéraire.

Au fond, le naturalisme n'est qu'une vision de l'Histoire. Et plus spécifiquement de l'Histoire littéraire. Zola retrace dans l'article "Lettre à la jeunesse" une histoire littéraire sous un angle naturaliste. Pour lui, le naturalisme a existé depuis le début, a évolué mais on en trouve des traces au fil des siècles jusqu'au XIXème siècle qu'il étudie plus spécifiquement. Zola prend Balzac pour modèle mais n'arrête pas au romancier de la Comédie humaine sa définition du naturalisme.


Malgré ce que Zola veut nous faire croire, autrement dit que la littérature peut s'appliquer à elle-même des théories scientifiques émanant de Claude Bernard (et de son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale), ce qui semble assez délicat car Zola ne se fonde que sur des observations branlantes et non sur un matériau tangible (au mieux il est un sociologue mais pas un scientifique, donc du côté des sciences molles plus que des sciences dures, malgré l'application de sa théorie de l'observation et de l'expérimentation), on trouve quelques remarques brillantes dans cette anthologie.

Je voulais en rapporter une pour ce billet. Elle concerne Victor Hugo. Zola apprécie le poète mais est très critique envers le penseur. Je rejoins pour ma part entièrement Zola, Hugo est lyrique mais grossier dans sa réflexion. C'est probablement cette grossièreté, Les Misérables est une vision caricaturale de l'opposition riches/pauvres (avec un Jean Valjean quasi christique et des innocents plus blancs que blancs), qui conduit Victor Hugo à être encore et toujours adapté au cinéma (sous peu, on relève l'apparition d'une comédie musicale américaine sur le roman d'Hugo). 

Il est plus délicat de faire du spectaculaire avec La Comédie humaine de Balzac, ou plus proche de nous avec Voyage au bout de la nuit de Céline. Hugo, par son utilisation de types, sa vision caricaturale des oppositions internes à une société, ne bouscule pas vraiment le lecteur. Il est un joyeux critique, lyrique, mais la portée de son tir est très faible. Je me faisais donc ce constat en lisant Hugo, et je m'aperçus que déjà à son époque Zola critiquait de la sorte son collègue romancier, poète et dramaturge. 

Même si on peut reprocher à Zola de prendre ses visions pour la réalité, un bourgeois de Zola reste un bourgeois de Zola et non le bourgeois (d'ailleurs lequel ?), on ne peut pas nier que l'auteur naturaliste amassait une foule de documents pour décrire au plus juste l'univers traité. Le problème est plus du côté de l'objectif/subjectif que de la qualité de la critique. Car, la critique existe, est souvent solide, et documentée. Ce qui n'est clairement pas le cas chez Hugo qui se contente de peindre grossièrement, à la manière d'un Eugène Sue, la pauvreté et les riches.

"Si j'applaudis Victor Hugo comme poète, je le discute comme penseur, comme éducateur. Non seulement sa philosophie me paraît obscure, contradictoire, faite de sentiments et non de vérités; mais encore je la trouve dangereuse, d'une détestable influence sur la génération, conduisant la jeunesse à tous les mensonges du lyrisme, aux détraquements cérébraux de l'exaltation romantique. 

Et nous venons bien de le voir, à cette représentation de Ruy Blas, qui a soulevé un si grand enthousiasme. C'était le poète, le rhétoricien superbe qu'on applaudissait. Il a renouvelé la langue, il a écrit des vers qui ont l'éclat de l'or et la sonorité du bronze. Dans aucune littérature, je ne connais une poésie plus large ni plus savante, d'un souffle plus lyrique, d'une vie plus intense. Mais personne,  à coup sûr, n'acclamait la philosophie, la vérité de l’œuvre. Si l'on met à part le clan des admirateurs farouches, de ceux qui veulent faire de Victor Hugo un homme universel, aussi grand penseur qu'il est grand poète, tout le monde haussent les épaules aujourd'hui devant les invraisemblances de Ruy Blas. On est obligé de pendre ce drame comme un conte de fées sur lequel l'auteur a brodé une merveilleuse poésie. Dès qu'on l'examine, au point de vue de l'histoire et de la logique humaine, dès qu'on tâche d'en tirer des vérités pratiques, des faits, des documents, on entre dans un chaos stupéfiant d'erreurs et de mensonges, on tombe dans le vide de la démence lyrique."

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jeudi 10 janvier 2013

Du Bellay et la défense de la langue française

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Même s'il est difficile de dater efficacement le mouvement humaniste en France, il n'en demeure pas moins que les humanistes français eurent une importance capitale dans l'évolution de la langue française. A une époque où les savoirs étaient l'apanage du latin, du grec, voire de l'hébreu, les écrivains de la Pléiade appuyèrent les initiatives politiques de François Ier, ordonnance de Villers-Cotterêts, pour faire du français une langue aussi noble que ses consoeurs.

Le français de l'époque n'était pas aussi normé qu'aujourd'hui. Il ne s'agissait pas d'une langue standard, ayant la stature d'une langue nationale, mais un panachage de dialectes. Accompagnant la mission unificatrice, politique, du roi, les écrivains de la Pléiade oeuvrèrent donc en français (poèmes de Ronsard, romans de Rabelais...) afin de prouver que leurs lointains camarades (artistes de l'Antiquité comme Homère) n'étaient pas le seuls à détenir les clés de la grande littérature.



Essai court, et très connu, Défense et Illustration de la Langue française de Joachim Du Bellay reste encore aujourd'hui une déclaration d'amour puissante au français. Du Bellay démontre en quoi le français est une belle langue, apporte des idées pour améliorer la langue et surtout lui déclare sa flamme. 

En relisant cette défense, je fus surpris à quel point les propos de Du Bellay pouvaient être d'actualité. Après tout, une langue n'est jamais éternelle, elle peut disparaître, devenir "morte" (latin, grec, des langues que les étudiants fuient de plus en plus, surtout au lycée. Ce qui signifie se couper d'une partie de notre héritage puisque nous sommes d'une culture européenne nous Français) ou connaître une véritable dévaluation du fait de l'incursion d'éléments étrangers (anglicisme, mots provenant de langues extra-européennes, etc.) voire d'un remplacement progressif. 

Une langue se nourrit des autres, c'est cela qui lui donne sa vitalité. Mais une langue doit aussi défendre son excellence et son assise. Le communautarisme est une volonté globale de faire sécession.  Autant du point de vue commerçant (commerces marquant une appartenance religieuse, ethnique), que du point de vue linguistique. Constater des tracts chinois pour des recrutements dans le 13ème arrondissement de Paris (cas déclinable pour d'autres communautés dans d'autres arrondissements), c'est constater le recul de la culture française, la petite mort de sa langue. 

Relire Du Bellay, c'est comprendre à quel point le rapport à notre langue doit prendre des airs de lutte (La Pléaide se définissait bien comme une "brigade"). Lutte contre les particularismes étrangers, contre la facilité (langage SMS, textes truffés de fautes de vocabulaire, de grammaire...). Comme un vêtement bien choisi, bien porté (donc pas de jogging au travail ou à un entretien d'embauche), la langue est le signe de l'effort, du respect d'autrui, de la volonté de s'extraire d'une misère sociale. Le vivre-ensemble commence par le respect du français standard. Le vivre-ensemble commence par le partage d'une culture nationale, donc d'une langue nationale.

"Pour conclure ce propos, sache, lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner, bref, qui tiendra son plaisir"

" Le principal but où je vise, c'est la défense de notre langue, l'ornement et amplification d'icelle, en quoi si je n'ai grandement soulagé l'industrie et labeur de ceux qui aspirent à cette gloire, ou si du tout je ne leur ai point aidé, pour le moins je penserai avoir beaucoup fait si je leur ai donné bonne volonté"

"Pourquoi donc sommes-nous si grands admirateurs d'autrui ? Pourquoi sommes-nous tant iniques à nous-mêmes ? Pourquoi mendions-nous les langues étrangères, comme si nous avions honte d'user de la nôtre ?"

"Il me semble (lecteur ami des Muses françaises) qu'après ceux que j'ai nommés, tu ne dois avoir honte d'écrire en ta langue : mais encore dois-tu, si tu es ami de la France, voire de toi-même, t'y donner du tout, avec cette généreuse opinion qu'il vaut mieux être un Achille entre les siens qu'un Diomède, voire bien souvent un Thersite, entre les autres"

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jeudi 20 décembre 2012

Erasme et l'éducation

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Le mouvement culturel que l'on nomme humanisme est en vérité difficile à cerner. Il est compliqué de donner un début et une fin à ce courant mais également de lister les personnes s'en réclamant. Toujours est-il que durant la Renaissance, plusieurs savants pensèrent qu'ils avaient un rôle à jouer sur le destin politique des nations.



Comment modifier le pouvoir politique  ? Une des possibilités fut d'instruire les puissants. Les humanistes pensaient qu'en inculquant le savoir aux princes et aux rois, le monde n'en serait que meilleur. On retrouvera cet optimisme au XVIIIème siècle avec les philosophes, comme Voltaire (qui n'en était pas vraiment un d'ailleurs), qui se rendaient aux tables des princes.

Mais revenons au XVIème siècle et à cet optimisme politique. Il est clair que cette belle idée n'en demeure pas moins fragile. En effet, la grande limite sur laquelle butèrent les humanistes demeure l'homme lui-même. Le roi instruit peut continuer à agir en despote. Au final, à part son propre savoir, quel est le frein de son expansion ? De plus, l'homme est un animal politique qui peut connaître mais non pas reconnaître. Le roi peut être un savant mais ne pas reconnaître comme lois supérieures des principes qui semblent pourtant vertueux.

Cette pratique postérieure ne doit pas faire oublier le grand travail des humanistes dans la rédaction de manuel. Certes, plusieurs principes sont aujourd'hui démodés (la médecine a fait des progrès par exemple) mais l'ensemble de ces bréviaires d'instruction demeurent le témoignage d'une grande et noble entreprise intellectuelle. Prenons ici l'exemple du Traité de civilité puérile d'Erasme. Voici quelques extraits de ce court traité. Certains individus, jeunes ou vieux, devraient en prendre de la graine.

Tout d'abord le préambule : 

"L'art d'instruire l'enfance consiste en plusieurs parties, dont la première et la principale est que l'esprit encore tendre reçoive les germes de la piété; la seconde, qu'il s'adonne aux belles-lettres et s'en pénètre à fond; la troisième, qu'il s'initie aux devoirs de la vie; la quatrième, qu'il s'habitue de bonne heure aux règles de la civilité."

Puis quelques extraits :

"Si le met ne convient pas à ton estomac...remercie en souriant : c'est la manière la plus polie de refuser"

"Enfin, si quelqu'un, par ignorance, commet une maladresse, il est mieux de ne pas le remarquer que d'en rire."

"Il est impoli d'interrompre quelqu'un avant qu'il ait achevé son propos."

"La modestie, voilà ce qui convient surtout aux enfants" (principe à répéter à tous les parents)

"Si l'on se mouche avec deux doigts et qu'il tombe de la morve par terre, il faut poser le pied dessus. Il n'est pas convenable de souffler bruyamment par les narines, ce qui dénote un tempérament bilieux."

"Le visage doit exprimer l'hilarité sans subir de déformation ni marquer un naturel corrompu"

Enfin plus drôle : 

"Les dents propres...les laver avec de l'urine est une mode espagnole...sers-toi d'un brin de lentisque, d'une plume, ou de ces petits os qu'on retire de la patte des coqs et des poules."

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mercredi 12 décembre 2012

Roman graphique - L'ascension du haut mal, de David B.

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Il y a des romans graphiques qui vous marquent dès la première lecture, L’Ascension du Haut Mal de David B. en est un bon exemple. Dans ce livre, le narrateur, Pierre-François, qui deviendra dessinateur et auteur de bandes dessinées, raconte son passage de l’enfance à l’âge adulte mais surtout le long périple de son frère, Jean-Christophe, atteint d’épilepsie.
Ce roman graphique foisonnant est tout d’abord un descriptif minutieux et ahurissant d’une époque et des différentes approches médicales d’un problème. En effet, les parents de Jean-Christophe ne cesseront de chercher des remèdes au mal dont souffre leur enfant. Après la médecine générale occidentale, dont le projet était de l’abrutir à coup de médicaments, le couple se dirige alors vers des médecines orientales, des traitements macrobiotiques voire des mouvements ésotériques où la médecine se double d’un nouveau mode de vie en société (parfois proche de la secte). 
Le désespoir des parents est progressif, au fur et à mesure qu’ils constatent que ces traitements n’apportent aucune réelle amélioration. A côté de cette chronique des médecines parallèles, on découvre un monde onirique peuplé de références fantastiques comme l’histoire du Golem.

C’est par cet univers fictif que le narrateur, et auteur David B., s’échappa d’un quotidien familial lourd.  La création, en l’occurrence de bandes dessinées, comme la possibilité de magnifier la noirceur, de surmonter les difficultés de la vie. Se diriger vers les mythes, les folklores pour trouver des réponses à ses questions. 
Le récit ne manque pas de cruauté et de dureté. Non pas graphique, pas de gore ici, mais certaines situations penchent vers l’impudique (la stérilité que l’auteur découvre à l’âge adulte, des rapports violents avec ce frère malade) sans jamais y tomber. On en ressort secoué mais grandi, à l’instar de David B.
Pour finir, on ne peut qu’admirer le travail graphique de David B., par ailleurs co-fondateur de L’Association, qui sut imposer son style très rapidement. Un mélange de fantastique, d’onirisme et de représentations mystiques puisées dans d’anciennes civilisations. Un patchwork à l’image de beaucoup d’hommes d’aujourd’hui, en quête d’union et de sens, parfois au-delà de la culture initiale. 

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